Chapitre 16



Où Antoine participe à une palpitante partie de campagne, et comment il est initié aux délices de la gémellité



Hélène lui avait interdit de la toucher pendant le trajet, elle était toujours un peu nerveuse quand elle conduisait, et Antoine obéissait sagement, les mains croisées sur les genoux, le regard fixé sur la route, pour éviter toute tentation.

— On part en week-end, lui avait-elle annoncé le samedi matin, d’un ton péremptoire et joyeux.

— Où ça ?

— Chez moi. À une heure de Paris, dans l’Yonne. Partant ?

— Je suis déjà parti !

— Je vois ça, avait-elle répondu en regardant les draps.

Ils avaient éclaté de rire et Antoine lui avait rapporté l’explication vaseuse qu’il avait fournie à sa mère.

— Et tu penses qu’elle t’a cru ?

— Évidemment, avait-il dit presque choqué.

— Tu plaisantes ? Ça a dû lui rappeler ton adolescence.

Cela l’avait laissé perplexe. Il n’y avait jamais pensé, mais c’était tellement évident ! Il en avait ressenti un vieux fond de honte rétrospective. Hélène s’était mise à rire devant son air déconfit.

— Toutes les mères qui ont des garçons ont vécu cette expérience, et naturellement elles n’en parlent pas. Elles savent très bien que leurs fils se masturbent. Elles se sont masturbées aussi, sauf que chez nous, ça laisse beaucoup moins de traces.

L’image de sa mère en train de se masturber avait surgi une fraction de seconde dans son esprit, mais Antoine s’était aussitôt censuré. Il était resté silencieux un petit moment, jusqu’à ce qu’Hélène lui demande :

— Je t’ai gêné ?

— Non, non pas du tout… enfin, un peu… Mais c’est rien… Je dois être un peu… un peu rigide…

— Non, tu es charmant, Antoine…

Antoine avait rougi. De plaisir. À la chaleur de cette voix et à la sincérité qu’elle exprimait.

— Je n’avais pas fait l’amour depuis trois ans, et finalement, je ne regrette pas d’avoir attendu.

Il n’avait pu s’empêcher de se demander pourquoi elle avait des préservatifs en réserve. Antoine avait sursauté lorsqu’elle lui avait demandé :

— Je suis sûre que tu penses aux capotes. Gagné ?

Il lui avait lancé un regard embarrassé et n’avait rien répondu.

— Au cas où. J’en ai acheté il y a deux ans, et je n’ai pas eu l’occasion de m’en servir. Pas d’envie. Même pas une petite branlette du soir pour mieux dormir. Rien… Libido au point mort, comme lorsque tu es sous Prozac. Et puis Iris et Billy t’ont amené chez moi, j’ai vu débarquer un type complètement dans les vapes, et je te jure, Antoine, j’ai tout de suite eu envie de te sauter au paf. Une explication ?

Antoine en avait une, mais trop compliquée pour être exposée. Peut-être, un jour, lui raconterait-il par quel chemin il était parvenu jusqu’à elle. Lorsqu’il serait totalement sûr que la réalité qu’il était en train de vivre ne basculerait pas, et que le niveau du jeu dans lequel il se trouvait ne comportait pas de chausse-trapes.

— C’est donc une très grande histoire de cul entre nous ? demanda-t-il bêtement, par provocation.

— Ma dernière histoire de cul a commencé quand j’avais vingt-deux ans – j’en ai trente et un –, et s’est terminée il y a trois ans. Je me suis mariée, très conventionnellement.

— Divorcée ?

— Non, veuve.

— Désolé, dit-il après un silence.

— Je déteste ce mot, « veuve »… C’est d’un moche ! Et au masculin, c’est pire. Veuf, bœuf, œuf.

Elle lui avait donné une petite tape sur les genoux en riant.

— Ne prends pas cet air compatissant. Je ne supporte pas. En plus, y a vraiment pas de quoi. Puisqu’on s’est rencontrés.

Antoine eut brusquement envie de la tenir étroitement serrée contre lui, mais respecta la règle : ne pas la toucher lorsqu’elle conduisait.

— C’est encore loin ?

Ils avaient quitté l’autoroute et roulaient depuis un moment au milieu de champs ensoleillés, à perte de vue. « C’est encore loin…» La question exaspérante qu’il posait cent fois à ses parents quand ils partaient en vacances. Là aussi, il partait en vacances. Et comme lorsqu’il était gosse, mais pas exactement pour les mêmes raisons, il brûlait d’impatience d’arriver.

Ils traversèrent un village, un hameau plutôt, désert et silencieux, suivirent un long mur de pierres qui les conduisit à un portail, devant lequel Hélène arrêta la voiture.

— C’est une vieille baraque, mais tu verras comme on s’y sent bien.

La vieille baraque était en réalité une demeure bourgeoise entourée d’un vaste terrain clos par le mur de pierres qu’ils venaient de longer.

— Elle en jette, non ? Tout se déglingue mais elle en jette, dit Hélène avec de la fierté dans la voix. J’y viens dès que je peux. On y passait l’été quand on était gamines, Aline et moi.

La sœur ! Il l’avait oubliée, celle-là. L’éventualité de sa présence ne lui était même pas venue à l’esprit. « Nous ne nous sommes jamais quittées », lui avait dit Hélène. La perspective du week-end lui parut d’un coup beaucoup moins exaltante. Hélène dut s’apercevoir de son changement d’humeur car elle lui suggéra de se détendre. Tout allait bien se passer, Aline était dans une très bonne période en ce moment. Elle conclut par un baiser prometteur d’autres plaisirs et l’entraîna dans la maison.

Amicale et confortable, cette dernière attendait Antoine depuis longtemps. Depuis trois ans au moins. Ce dont, bien sûr, il ne se doutait pas.

— On va dormir au rez-de-chaussée, ce n’est pas la plus belle chambre, mais tu n’auras pas à monter les escaliers.

La façon délicate dont Hélène prenait soin de lui lui fit chaud au cœur. Ils traversèrent un grand salon dont elle poussa les volets.

— À Noël, il y avait toute la famille. On était bien une trentaine à chaque fois, dit-elle avec un petit rire nostalgique. Les enfants mettaient leurs chaussures devant la cheminée et posaient une orange et un verre de lait sur le piano pour le Père Noël. Elle ajouta, comme un détail qui lui revenait en mémoire :

— Ah, j’ai oublié de te dire, nous sommes les deux orphelines. On a perdu d’un coup nos oncles nos tantes et nos parents.

Elle précisa, devant son air stupéfait :

— Non, non, c’est pas une blague. Tu as vu le film de Guitry, le Roman d’un tricheur ?

Antoine fit « non » de la tête.

— C’est l’histoire d’un type qui perd toute sa famille empoisonnée par des champignons. Il disait une phrase qui m’avait marquée : « Mais comment pleurer onze personnes ? Je ne savais plus où donner de la peine. »

Elle alla s’asseoir sur le grand divan face à la cheminée et tapota la place près d’elle. Antoine l’y rejoignit.

— Dans l’histoire, le type survivait uniquement parce qu’il avait été puni et privé de champignons.

Nous, ça a été un peu différent. La famille avait décidé de partir en excursion dans les îles anglo-normandes.

Ma sœur et moi, il suffisait qu’on mette le pied sur un bateau à quai pour qu’on dégueule tripes et boyaux, méga mal de mer dès qu’on n’était plus sur la terre ferme. On avait beau nous bourrer de comprimés, rien n’y faisait. Donc ils ont pris le ferry pour Jersey et nous sommes restées avec la baby-sitter, en tirant une gueule de dix pieds. Le ferry a coulé à un kilomètre de la côte. Vingt-deux morts, dont six de ma famille… N’a survécu que tante Paola, qui, elle, avait son brevet de cent mètres nage libre et a pu regagner la côte à la brasse.

Antoine lui prit la main et y posa un baiser.

— Et nous sommes devenues les deux orphelines, dit Hélène avec un grand sourire.

Ils partagèrent un instant de silence paisible, les yeux dans les yeux.

Elle se releva la première et l’aida à se remettre sur pieds. En passant près du piano, il remarqua une photo encadrée. Hélène suivit son regard, prit le cadre et le lui tendit :

— C’est mon mari, Jean-Paul. Un homme magnifique. Il était mon prof, à l’école de médecine.

Un homme d’une quarantaine d’années, à la large carrure, visiblement un sportif, au visage sympathique, souriait à l’objectif, bras dessus bras dessous avec deux jeunes femmes tout aussi souriantes : Hélène et Aline. Il se dégageait une impression de bonheur et d’harmonie de ces trois personnages.

Sur le chemin de la chambre, qui passait par de petits couloirs donnant sur de nombreuses dépendances, Antoine se demanda s’il méritait ce qu’il était en train de vivre. Il décida que oui, une fois pour toutes, lorsqu’Hélène ouvrit la porte et lui annonça :

— Et maintenant, passons aux choses sérieuses.

Les choses furent divinement sérieuses, Hélène prit les commandes dès le début, lui évitant le moindre effort et, pour la première fois, lui fit l’amour sans filet, sans protection. Cela étonna un peu Antoine, mais il ne posa aucune question, d’abord parce que ce n’était pas le moment, et surtout parce qu’elle s’était assise avec une légèreté incroyable sur sa bouche et que, de ce fait, il était réduit à un délicieux silence.

Hélène s’expliqua peu après, alors qu’ils reposaient côte à côte sur le lit.

— Je t’ai fait faire un test.

— Pardon ? demanda Antoine en se redressant.

— Dépistage HIV. C’est pour ça que je n’ai pas pris de préservatifs. Tout est OK.

Antoine mit un temps à comprendre.

— Mais quand ?

— Quand tu as dormi chez moi.

— Sans que je m’en aperçoive ?

— Tu as eu un petit grognement, c’est tout. Je sais très bien faire les prises de sang. Et tu as de très bonnes veines…

Il se rappela avoir effectivement remarqué un léger bleu à la saignée du coude, qu’il avait attribué à l’une de ses nombreuses chutes durant la période, courte mais dense, qui avait précédé sa rencontre avec Hélène. À l’explication succéda un malaise, également court, mais également dense, qui se traduisit chez Antoine par une brusque pâleur et une accélération désordonnée de son rythme cardiaque. Il se rallongea sur le lit.

Le soleil animait l’ombre de la chambre à travers les volets clos.

— Tu m’en veux ?

Antoine mit un temps avant de répondre que non, mais que c’était plutôt inhabituel comme procédé. Hélène se pencha sur lui et plongea le vert profond de ses yeux dans les siens.

— J’avais tellement envie de toi. Pardonne-moi. S’il te plaît, pardonne-moi.

Il vit de l’amour dans son regard et sentit son cœur reprendre un rythme normal. Elle posa sa tête sur son épaule et lui murmura des mots d’amour qu’aucune autre femme ne lui avait dit, des mots empreints d’une telle sincérité qu’il se liquéfia de bonheur.

Puis, se redressant, elle lui demanda avec un grand sourire :

— J’ai faim ! Pas toi ?

Sans lui laisser le temps de répondre, elle ajouta :

— Je file au village avant que ça ferme.

Il la regarda s’habiller à toute vitesse, elle s’interrompit un instant, le jeans à mi-cuisses :

— Je sais, je vais sentir la marée, mais tout ferme dans une demi-heure.

Elle lui envoya un baiser joyeux avant de refermer la porte.



Antoine se cala dans les oreillers, ramena un semblant d’ordre dans les couvertures, regarda l’heure à sa montre et décida de se lever d’ici un petit quart d’heure. Sur ce, il s’assoupit, poursuivant dans un demi-sommeil voluptueux son corps à corps avec Hélène.

Quelqu’un fit irruption dans son rêve, une présence confuse, passive, mais gênante. Il dut faire un geste pour chasser l’importun, et sa main heurta quelque chose sur le rebord du lit. Il ouvrit les yeux et découvrit Hélène, assise à ses côtés. Il mit dix secondes à réaliser que la jeune femme vêtue d’une robe à fleurs qui le regardait d’un air grave était Aline. « Merde », se dit Antoine en esquissant un demi-sourire coincé.

Le visage d’Aline respirait l’innocence, elle soutenait son regard avec franchise, bien qu’Antoine la sente quelque peu nerveuse, à la façon dont elle chiffonnait l’ourlet de sa robe entre ses doigts.

Elle prit sa respiration et parla la première :

— Je suis Aline.

— Je sais, murmura Antoine, en remontant le drap jusqu’à son cou.

— Ma sœur vous a expliqué pour moi ?

— Très brièvement…

— Folle… cinglée, quoi…

— C’est pas ce qu’elle m’a dit.

Elle lui lança un regard inquiet.

— C’est pour ça que j’agis parfois d’une manière… comment dire… inexcusable.

Il y eut un silence, pendant lequel Antoine examina intensément une peinture à l’huile assez moche accrochée sur le mur en face du lit, représentant une vache et quelques poules dans une cour de ferme.

— Je regrette, dit enfin Aline avant d’éclater en sanglots.

« Merde, merde merde », se répéta Antoine. Les larmes coulaient sur ses joues, intarissables. Aline pleurait en reniflant à petits coups, d’une manière gracieuse.

— Ne pleurez pas, dit Antoine, c’est fini… c’est fini. C’est oublié… je je je…

Il se remettait à bégayer et ça l’énerva. Il se redressa, cherchant du regard un vêtement, quelque chose qui lui permettrait de sortir décemment du lit.

— Je vous gêne, je sais, je suis gênante, je suis désolée.

— Pas du tout, mentit Antoine, je vous assure, on repart sur de bonnes bases.

Il se força à sourire, parfaitement conscient de la stupidité de son expression, et lui tendit une main qu’il voulut amicale. Ce geste fit tout basculer. Elle prit sa main entre les siennes, leurs regards se croisèrent et ne se lâchèrent plus. Instantanément, il se mit à bander.

« Merde merde merde merde, pensa Antoine en rougissant comme un collégien. Quel con je fais ! »

Aline lui souriait gentiment, ignorant les émotions violentes qui l’agitaient. Il voulut retirer sa main, mais elle la serra plus fort et se pencha sur lui.

— Moi aussi… ça me fait le même effet. Je mouille. Je ne mens pas. Regardez.

Joignant le geste à la parole, elle fît glisser la main prisonnière entre ses cuisses. « Et merde ! » se dit Antoine lorsque la jeune femme s’allongea à ses côtés sur le lit.



— J’ai pris un poulet fermier, dit Hélène à Aline en entrant dans la cuisine. De la frisée et du fromage.

Elle posa les victuailles sur la table, devant sa sœur qui buvait du café.

— Tu as vu Antoine ?

— Oui.

— Ça s’est passé comment ?

— Bien, normal. Il est charmant.

— Je suis heureuse, dit Hélène.

— Moi aussi, répondit Aline.

Hélène prit le visage d’Aline entre ses mains et posa un baiser sur sa joue.

— Tant mieux.

Antoine rêvait. Un rêve embarrassant et impudique, dans lequel Hélène les surprenait en pleine activité amoureuse et il aurait été impossible de se séparer, collés l’un à l’autre comme des chiens en rut, ils regardaient la jeune femme aux yeux pleins de tristesse. « Pénis captivum, disait Hélène. Ça vous apprendra ! – Non ! » criait Antoine. Aline éclatait de rire et Hélène leur jetait un seau d’eau froide. Il sursauta dans son sommeil, ce qui réveilla la douleur. Il poussa un cri, qui le ramena à la réalité. Un sentiment pesant de culpabilité l’enveloppa et il ne se sentit pas la force de se lever.

Hélène entra peu après dans la chambre et annonça gaiement que le déjeuner était prêt. Antoine tourna vers elle une pauvre tête au regard fuyant.

— Ça va pas ?

— Mauvais rêve, murmura Antoine.

Elle se pencha sur lui, essuya la sueur sur son front.

— C’était quoi ?

— Un truc stupide, dit-il en détournant le regard.

— Dis-moi, c’était quoi ?

Face à lui, la vache sur le tableau le regardait en louchant.

— J’étais poursuivi par une vache et elle me prenait pour de l’herbe… Elle voulait me brouter. Elle y arrivait en partie.

Hélène ouvrit de grands yeux puis éclata de rire.

— Psychanalytiquement, je suis sûre que c’est intéressant.

Elle posa un baiser sur ses lèvres et lui tendit la main.

— Un petit coup de main pour t’habiller ?

— Merci, ça va aller.



Ça n’allait pas du tout. Antoine était tellement noué qu’il avait du mal à avaler ses bouchées. Et pourtant il adorait le poulet basquaise, et celui qu’avait préparé Hélène était un régal. Ils déjeunaient dans la vaste salle à manger, installés au bout d’une très longue table. Aline à sa gauche, Hélène à sa droite.

— Tu n’aimes pas ?

— Si, j’adore, mais j’ai pas très faim. Peut-être les anti-inflammatoires…

Aline mangeait, mangeait énormément, elle s’était resservie trois fois.

— C’est injuste, dit Hélène, Aline se bourre et ne prend pas un gramme.

Aline se contenta de lever les yeux de son assiette en souriant.

— Pas toi ? demanda Antoine.

— Ça doit être une des rares choses qui nous différencie.

— Il n’y a pas que ça, dit Aline.

C’était la première phrase qu’elle prononçait depuis le début du repas.

— Les lunettes, glissa Antoine pour dire quelque chose.

— Perdu ! dit Aline. Nous avons exactement la même vue, mais j’ai des verres de contact. Ça fait plus sérieux, les lunettes, dans son métier.

Hélène partit sur une évocation des dîners d’antan, les soirs de fêtes familiales, lorsque la pièce était remplie de convives, de chaleur et de cris d’enfants.

— On était une chiée, dit Aline en terminant le poulet basquaise.

— C’est le mot, répondit Hélène.

Il y eut ensuite un silence et Antoine se demanda s’il était le seul à ressentir le malaise qui pesait dans l’air. Apparemment, oui. Hélène le regardait en souriant paisiblement, Aline sauçait son assiette à la mie de pain, dehors le soleil continuait de briller et un oiseau chantait dans le jardin. C’était beau comme une pub. Antoine était sur le point de se détendre lorsqu’il sentit le pied nu d’Aline caresser son mollet.

— Café ?

Hélène se leva, ajouta que c’était du jus de chaussettes mais que c’était mieux que rien. Antoine esquissa un sourire crispé tandis que, sous la table, le pied d’Aline atteignait sa braguette.

— Arrêtez, dit-il entre ses dents, une fois Hélène sortie.

— C’est désagréable ?

— Oui.

— Menteur ! Tu bandes !

— Ça ne veut rien dire, c’est mécanique.

— Ça ne me gêne pas.

— Moi si ! dit Antoine en se levant si vivement qu’il renversa sa chaise.

Aline le contempla d’un air candide.

— Tu vas le dire à ma sœur ? « Aline elle fait que m’embêter ! » ?

Elle avait pris une voix nasillarde et enfantine qu’en d’autres circonstances il aurait trouvée drôle.

— « Elle veut me toucher la quéquette ! C’est dégueulbif ! »

Il releva la chaise sans un mot et resta stoïque, debout devant la table comme un crétin, jusqu’à ce que Hélène revienne avec le café.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Rien rien, j’allais t’aider, dit Antoine.

— Trop tard ! dit Aline. Je vais faire la vaisselle, j’aime pas le café.

Elle sortit en lui lançant un dernier regard en biais, avec le sourire qui allait avec.

— Comment ça se passe avec Aline ?

— Bien bien, dit Antoine, le nez dans sa tasse de café, qui effectivement n’avait aucun goût.

— T’es sûr ? demanda Hélène.

Antoine ne répondit pas. Il avait deux solutions : ou bien il partait sur-le-champ et ne reverrait jamais la femme assise à ses côtés, qui le regardait avec tendresse, ou bien…

— J’ai couché avec ta sœur.

Il lui sembla que sa voix résonnait d’une façon lugubre et ridicule dans la grande pièce. Il baissa les yeux sur sa tasse vide, dans l’attente d’une réaction qui ne vint pas. Il la devinait triste, anéantie, et risqua un regard dans sa direction. Hélène continuait de lui sourire paisiblement, comme si elle n’avait pas entendu.

— J’ai couché avec Aline, répéta-t-il. Tout à l’heure, pendant que tu allais faire les courses, et c’est pas la première fois, la première fois c’était chez toi…

— Je sais.

— Après la soirée chez Iris et… Comment ça, tu sais ?

— Elle m’en a parlé.

Elle posa sa main sur la sienne.

— C’est ça qui t’angoisse ?

Antoine ouvrit la bouche pour répondre et ne trouva aucun mot pour exprimer ce qu’il ressentait. Une sensation troublante, comme un vertige, qui n’était pas totalement désagréable. Une part de lui-même était secrètement flattée de l’attention que lui portaient les deux sœurs. Mais, en même temps, sa vanité masculine en prenait un léger coup, puisqu’il ne contrôlait pas vraiment la situation.

Hélène se leva et s’installa sur ses genoux, l’enveloppant de ses bras.

— Aline et moi on a toujours été attirées par les mêmes personnes. On s’est détestées à cause de ça, quand nous étions plus jeunes, et puis on s’est rendu compte qu’il y a certaines choses contre lesquelles il ne faut pas lutter. Parce que c’est du gâchis. Tu comprends ?

— C’est un autre problème, ça n’a rien à voir avec nous, moi, celle que j’aime, c’est…

— C’est qui ?

Aline se tenait sur le seuil de la porte de la cuisine, un torchon dans une main, une assiette dans l’autre.

— Oui, c’est qui ? reprit Hélène.

— Mais enfin, c’est toi, Hélène.

— Pourtant, quand tu as couché avec Aline, c’est d’elle dont tu étais amoureux…

— Mais pas du tout, je croyais que c’était toi.

Dialogue absurde pour une déclaration d’amour.

— On dit que l’amour donne un sixième sens, dit Hélène, ce serait faux ?

— On dit aussi que l’amour est aveugle, ajouta Aline en s’approchant d’eux.

Il ferma les yeux, respira un grand coup et décrocha le plus doucement possible les bras d’Hélène de son cou.

— Je suis désolé… J’ai du mal… Mon côté psychorigide, sans doute.

Hélène se leva, rejoignit Aline, la prit par l’épaule.

— C’est parce qu’elle est dépressive ? Ça t’effraye ?

— Pas du tout, répondit-il mollement.

— Tu sais, Antoine, tu lui fais énormément de bien.

— Moi aussi je crois que je lui fais du bien, dit Aline en riant.

Hélène rit à l’identique. C’est à ce moment-là qu’il aurait dû partir. Mais il ne bougea pas.

— Regarde-nous, reprit Hélène. Un même œuf, les mêmes gènes, quelques minuscules différences, que tu apprendras à reconnaître.

— Non, je crois pas que ça fonctionne comme ça. Je sais parfaitement quelle est la femme que j’aime, et ça n’a rien à voir avec les gènes, ou la ressemblance.

— D’accord, dit Hélène, je comprends ton raisonnement. Mais, avant, faisons un test.

— Un test ?

— À l’aveugle, dit Aline, comme dans les pubs.

Elle s’avança vers lui son torchon à la main.

— C’est ridicule, il s’agit pas de lessive ou de yaourts. On parle de sentiments.

— L’un n’empêche pas l’autre, rétorqua Aline en lui posant le torchon sur les yeux.

— Détends-toi, dit Hélène. Si tu reconnais qui est qui, tes arguments sont valables. Tu as peur ?

— Pourquoi j’aurais peur ? dit Antoine de dessous le torchon. C’est juste stupide.

Il resta ainsi les yeux bandés, un temps qui lui parut assez long, sans que rien ne se passe. Puis il sentit un corps s’asseoir sur ses genoux. Il n’osait faire le moindre mouvement.

— Tu peux toucher, goûter, mais interdiction de regarder, dit une voix qui était peut-être celle d’Hélène.

Une main caressa ses cheveux, des lèvres embrassèrent son cou, il respira une odeur qui lui parut familière.

— Arrête ce jeu idiot, Hélène, s’il te plaît ! On lui ôta son bandeau.

— Perdu ! dit Aline.

Elle était nue sur ses genoux. Hélène les regardait en souriant, dans la même tenue.

— Il a droit à une seconde chance ! Remets-lui le bandeau. Le temps qu’on batte les cartes.

— D’accord, dit Antoine. Je me rends.

Ce qui se passa ensuite relèverait de la pornographie si on tentait une description trop détaillée, d’abord parce qu’il y eut énormément de combinaisons, que le trio y mit tout son cœur, et qu’ensuite l’énumération de leurs prouesses finirait peut-être par lasser, le vocabulaire sexuel étant finalement assez limité, du moins si l’on s’interdit les obscénités.

Les trois parties furent extrêmement satisfaites de l’expérience et décidèrent de la poursuivre tout au long du week-end.



Antoine rentra à Paris dans un état de profonde exaltation amoureuse. Aline fut du voyage. Le changement qui s’était opéré dans le comportement de la jeune femme était palpable. Tout, dans sa façon de parler, de rire, dans son regard, dans son maintien même, était la preuve manifeste qu’elle allait beaucoup mieux. La ressemblance entre les deux sœurs n’en était que plus troublante. Mais cela ne gênait plus du tout Antoine. Au contraire. Il aimait deux fois, doublement plutôt, la même femme, ou presque. À la manière d’un papier carbone très efficace. Il était vraiment le roi du monde.